Projet de création du musée national d'art moderne et contemporain

Projet de création du musée national d’Art moderne et contemporain


Une lueur d'espoir, mais la partie n'est pas gagnée

L’unité de gestion de la Cité de la culture a organisé, dans le cadre du projet de création du musée national d’Art moderne et contemporain,  à Nabeul, les 23, 24 et 25 novembre, des journées de formation pour les futurs cadres du musée.
60 cadres-candidats ont assisté à ces formations. 25 parmi eux seront sélectionnés progressivement pour continuer ces formations en vue d’un « recrutement » sous une forme ou une autre étant donné que les recrutements sont devenus, pour un certain temps du moins impossibles, à considérer la politique actuelle du gouvernement très encline à réduire les velléités  de recrutement à presque rien. Les critères de sélection  n’ont pas été publiés. Espérons que la transparence dans les choix soit la règle et qu’il n’y ait pas de choix subjectifs basés sur des considérations non scientifiques, d’ordre personnel, voire d’ordre arbitraire ou autres.
Selon toute logique, les candidats sont presque tous formés à la même enseigne des Beaux Arts ou de spécialités universitaires similaires. Ils mériteraient tous de continuer une formation plus solide et plus performante que celle qu’ils suivent aujourd’hui sous forme d’interventions occasionnelles même si celles-ci peuvent être quelquefois très pointues et de grande valeur. Les formations adéquates, sont longues et nécessitent leur déploiement pour être efficaces, dans un temps assez long et  la mobilisation de formateurs compétents et experts dans les métiers de la conservation, de la restauration, dans la régie  des œuvres, dans leur recollement,  dans la scénographie muséographique et dans le métier de curateur.
Il va sans dire que les conservateurs en chef qui président ces journées, doivent également être formés tout autant, sinon  davantage, que  ceux qui assistent aujourd’hui, à ces journées de formation.
Le programme de formation
Le programme de formation, en lui-même, comportait des interventions très pointues.
L’intervention d’Isabelle Bardies a été très appréciée. Bardies a insisté sur l’aspect recherche qui domine le travail du conservateur. Un travail qui consiste également à inventorier les objets de ses collections et à instituer l’acte juridique des objets inventoriés à classer les œuvres dans un catalogue, à dresser les fiches des œuvres. Le conservateur, dit-elle, conserve les œuvres et vise à prolonger leur vie dont il a la charge…
Christine Walter, spécialiste du recollement a présenté une approche très pointue du travail de recollement décennal des œuvres de la collection.
Le recollement est un travail immense et consiste à vérifier, à contrôler que l’œuvre existe, dix ans, après son recollement antérieur, que son état « de santé » est bon, qu’elle est sauvegardée et bien conservée. Le travail de recollement se fait en équipe…
Sébastien Nee, responsable d’éclairage au Louvre, a indiqué que l’éclairage des objets et des collections dans les espaces muséographiques a pour but de mettre en valeur et d’appuyer la lecture des œuvres d’art, à faire comprendre par la lumière et à travers elle, les œuvres d’art et les impliquer  dans une scénographie. L’éclairage insiste Sébastien Nee, est un outil pour appuyer, orienter la lecture de l’œuvre proposée par un artiste ou par un scénographe. Et pour atteindre l’objectif, l’expert sollicite un équipement pour rendre possible un éclairage performant pour restituer l’essence,  l’originalité  de l’œuvre  ainsi éclairée et illuminée.
Sébastien Nee estime que les futurs techniciens de l’éclairage doivent acquérir également une certaine sensibilité artistique dans leur travail… L’éclairagiste devrait apprendre son métier dans des instituts spécialisés.
Les éclairagistes tunisiens devraient également acquérir les rudiments de ce métier dans les instituts spécialisés et parfaire leur  formation dans des musées  de par le monde.

Les expériences similaires
Les interventions de spécialistes, comme celles de Nadira Laggoune (directrice de Mama d’Alger) et de Malika Dorbani (ex-directrice du Musée d’Art d’Alger), ont été très instructives  puisqu’elles ont déroulé les péripéties de deux expériences maghrébines très proches de celle qui se développe en Tunisie, aussi bien au niveau des collections à mettre en valeur que des espaces muséographiques à reconvertir.
L’expérience de reconversion les galeries de styles mauresques (arabisantes) d’Alger de la période coloniale, en musée d’Art moderne et contemporain (Ma Ma) d’Alger est exemplaire et nous rappelle l’expérience  tentée à la Marsa et non réussie, pour reconvertir le palais hispano-maureque d’Al Abdelliya en musée d’Art moderne et contemporain.

L’ICOM
L’intervention de Louis Belhaouari est venue à point pour nous éclairer  sur ce qui est un musée d’art  selon l’ICOM. Belhaouari rappelle très brillamment  ce qu’est un musée. Il esquisse une brève histoire du musée comme institution dont la mission consiste à garder et à sauvegarder  les œuvres artistiques créées par les artistes depuis le 16e et le 17e siècle (Etat de Toscane comme initiateur dans la création des musées comme institution de « gardiennage », de sauvegarde des œuvres  d’art comme garderies des musées et de la mémoire des nations et de la culture universelle.
L’ICOM est une organisation autonome qui rassemble  en son sein cent cinquante nations. Son Conseil international regroupe 37.000 professionnels des musées. L’ICOM ne finance pas les musées, n’en créé pas, mais propose  ses services pour garantir l’accès du grand public à l’art, former le goût du public aux valeurs éternelles de l’Art. Pour l’ICOM, le musée  est une institution permanente. Le musée est au service de la société sans profit. Son but est non lucratif. Il permet  d’étudier, d’exposer et de transmettre les valeurs de l’Art, celles qui vont dans le sens de l’universalité de la démocratie et de la tolérance…
Le système muséographique international se développe et se répand dans  le monde entier. Il connaît une conversion significative aujourd’hui. De musée gardien, conservateur des œuvres,  le musée se transforme et devient vitrine de la modernité.
Il devient lui-même objet d’art. Après le musée Guggenheim de New York, voilà celui de Bilbao (1997) qui se présentent comme une recherche architecturale très dynamique de formes presque « cursives ». Jean Nouvelle, artiste architecte réalise  des musées  nationaux très artistiques de Pékin (2011) et tout en arabesque (2017) du musée Louvre de Abu Dhabi retraçant les graphismes des arabesques musulmans de l’IMA à Paris.
L’intervention de Louis Belhouari a placé très haut la barre  dans la nécessité de créer des musées de grande qualité artistique dans le monde, dont, cependant,  la principale caractéristique est de fonctionner selon les normes muséographiques internationales.

Avec toutes ces interventions, concernant les techniques muséographiques, les interventions très pertinentes qui semblent pouvoir devenir opératoires dès que l’unité muséale de l’art moderne et contemporain en Tunisie devient une réalité, palpable et dépasse ainsi l’étape du rêve et des projections théoriques que nous vivons aujourd’hui, à ce moment là, précisément, toutes les préoccupations fonctionnelles de conservation, de sauvegarde, de restauration des œuvres d’aménagement de l’espace muséale et de sa gestion devront trouver des réponses adéquates.
Sami Ben Ameur en tant que « conseiller » pour la réalisation du projet de création du musée national  d’art moderne et contemporain, indique que l’enjeu est énorme mais qu’il est très possible de le gagner en adoptant une attitude souple, de compromis avec les conditions qui entourent le projet, tel qu’il était conçu initialement dans le cadre du projet de la Cité de la culture (conception architecturale de Riadh Bahri qui ne prévoyait pas le projet muséographique dans la première phase de réalisation ) et tel qu’il est relaté par Sami Ben Ameur qui annonce que dorénavant, le projet muséal bénéficie en vérité d’une surface couverte de 5000 m2. Qu’est-ce qui a changé dans la programmation architecturale ? Le projet de la Cité de la culture qui était pilotée, à l’époque il y a de cela presqu’une décennie, par l’actuel ministre des Affaires culturelles, a-t-il changé de programmations de la Cité de la Culture, au profit des Arts plastiques ? et aux dépends… peut être du projet du musée des civilisations ? Nous n’en savons rien.
Nous avons déployé à l’époque, en tant qu’ex-responsable du projet de création du musée et en tant qu’historien de l’art, soucieux de l’avenir des Arts plastiques, déplore et condamne le peu de cas qu’on faisait de ces derniers.
Notre attitude de l’époque nous vaut peut-être les animosités d’aujourd’hui. Qu’à cela ne tienne ? Nous sommes très heureux de constater et d’enregistrer les nouvelles données présentes par Sami Ben Ameur, concernant le redémarrage du projet de création du musée d’Art moderne et contemporain à Tunis. Nous aurions aimé voir le projet se réaliser à El Abdelliya, afin de garantir  son autonomie juridique, son indépendance budgétaire, sa gestion muséographique, administrative, ainsi que sa politique d’acquisition... des œuvres d’art.
Le statut FTNA pourrait octroyer au projet une certaine souplesse surtout lorsqu’on est contrôlée quelque peu par l’adhésion à l’ICOM et à ses prescriptions muséales qui garantissent la pérennité de notre patrimoine et rester au service de la société, faire en sorte que le musée futur devienne un centre de rayonnement des arts plastiques au niveau national et international.
L’intervention très prudente de Ben Ameur nous a semblé tenir compte de possibles revirements. Cette prudence a mené S.Ben Ameur à ne pas autoriser sa duplication en tant que document de travail.
Malgré quelques zones d’ombre et quelques tergiversations, le projet de création du musée d’art moderne et contemporain mérite d’être appuyé.
Cette troisième initiative de créer le musée national d’art moderne et contemporain en intégrant la Cité de la Culture telle que présentée par Sami Ben Ameur, est une dernière chance qui doit être saisie même si la cité n’est pas encore achevée.
Dans le cas où cette possibilité pourrait se concrétiser rapidement, nous préconisons que le futur musée répond aux normes muséographiques modernes, propres à créer un musée du 21ème siècle, à l’image des musées Guggenheim de New York et de Bilbao, à ceux d’Orsay, de Beaubourg, d’Alger et d’Abu Dhabi…
Dans ce cas, seulement nos inquiétudes et nos doutes disparaitraient et nous chanterions alors des louanges éternelles à ceux, ou à celui qui aura réussi à rassembler et à réunir les conditions positives favorables à la création du miracle, du musée dont toute la société civile, les artistes, les historiens de l’art, les critiques d’art, les institutions culturelles nationales et internationales, rêvent. Pour la Tunisie, indépendante, ce sera la réalisation emblématique qui viendra illustrer la réussite de la Tunisie contemporaine, indépendante, moderne à être aussi créatrice au niveau muséal, que la période coloniale. Il est temps qu’un autre monument que le Bardo, puisse être érigé du côté du lac, en pleine zone nouvelle, expansion de Tunis, pour dire notre espoir de voir la créativité, l’art, la beauté prévaloir face à la médiocrité, à l’intolérance et au terrorisme.
Mais, il reste, et nous ne le dirions jamais assez, il ne suffit pas de construire quelques salles d’exposition pour fonder un musée d’art moderne et contemporain au vrai sens du terme.
Notre tâche consiste d’abord à sauver le fonds national des arts plastiques en promulguant son statut juridique comme fonds national d’arts plastiques avec ses prérogatives, son conseil d’administration, son budget et sa politique d’acquisition en faveur de la création et de la jeunesse.
Le musée, en lui-même, doit être également structuré juridiquement en tant que musée national d’art moderne et contemporain, autonome, avec son conseil d’administration adéquat, son budget et sa commission indépendante d’acquisition… En somme, un musée d’art moderne et contemporain au vrai sens du terme. Les relations entre les deux structures doivent être clairement établies pour éviter les confusions et les double-emplois.
Sans rentrer dans les détails, nous préconisons l’élaboration des termes de référence qui président à la création d’un musée national d’art moderne et contemporain, tenant compte des nouvelles données muséales et des transformations opérées dans la production artistique dans notre pays et dans le champ des arts plastiques contemporains dans le monde.
La vie artistique en Tunisie, à l’image de ce qui se passe dans le monde, connaît des métamorphoses, n’est plus réduite seulement aux expressions de l’art spécifiques colonial, national ou moderne.
En Tunisie s’ouvre aux arts mondialisés à l’art contemporain et à l’universel. Nos artistes ont testé toutes les autres formes d’expression, ont réussi à créer des œuvres aussi bien né-orientalistes ou abstraites, lettristes patrimoinesques, ont réussi la figuration libre expressionniste, ont dépassé le folklore et atteint très souvent les cimes de l’universel. Une structure muséographique qui accueillera toutes les formes d’art qui doivent être créées.
Un musée national d’envergure est nécessaire, il doit tenir compte de cette grande variété de styles, de genres, des richesses, d’expériences multiples à laquelle est parvenu notre mouvement d’arts plastiques. Un musée national d’art doit tenir compte de toutes ces transformations, doit être élaboré. Il n’est jamais trop tard pour réparer nos fautes et dépasser les insuffisances.
En guise de conclusion nous pouvons dire que le musée en Europe, au 18e, 19e et 20ème siècle, a développé des fonctions de conservation et d’exposition des œuvres en ayant amélioré la communication et favorisé l’aspect pédagogique de formation en faveur  des couches  sociales de plus en plus ouvertes à la culture… surtout celles marginalisées et pauvres.
Cette conception muséale fut critiquée. Le musée a été traité comme une prison de l’art, Bourdieu et Darbel (l’amour de l’art 1969), ont insisté sur les clivages  sociaux créateurs d’élitisme, produits par les institutions muséales en Europe.
Dans le monde, prolifèrent  les musées. Plusieurs nouvelles unités muséales ont vu le jour (Beauhong, Orsay, Guggenheim de New York, de Bilbao, Modern Art, Musée arabe moderne  de Qatar, Alger, Casablanca), Pékin… Leurs concepteurs, des architectes designers, muséographes ont transformé les fonctions classiques  des musées et le musée lui-même qui devient concept et prolongement artistique des œuvres d’art qu’il abrite. Le musée devient lui-même œuvre d’art, se construit comme une mise en œuvre, interrogative et performante pour être en mesure d’accueillir installations, scénographie virtuelle, etc….
Mais, nous ne sommes pas encore là, en Tunisie. Pour nous, l’urgence, le musée, s’il devait exister, nous nous en féliciterions d’avance,  parce que son influence sera considérable sur nous. Sa réalisation ne sera que profitable pour notre jeunesse et notre culture et surtout pour la formation de nos jeunes qui apprendront ainsi en fréquentant les œuvres d’art, la relativité comme l’éternité de l’art,  sa permanence  et son universalité, sa vérité comme sa profonde humanité.
N’est-ce pas cela son intérêt fondamental… stratégique.
Le musée sera un élément constitutif  d’un rempart contre la culture de la mort et le terrorisme. Une priorité aujourd’hui, pour nous !
Le musée… c’est l’éveil de la jeunesse, de nous mêmes, à notre universalité… à notre profonde humanité.
Le musée est devenu un droit ouvert à tous… Les Tunisiens le revendiquent… surtout, après la Révolution, et nous, nous appuyons sa création !!

Houcine TLILI
(Ex-Directeur du projet de création du musée d’Art moderne et contemporain à El Abdelleya – Historien de l’Art et critique d’art)



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